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Maxime Dafaure

Entre tradition et réaction : les contre-cultures américaines des années 1960 et l’alt-right des années 2010

Le terme de contre-culture est un néologisme que l’on doit au sociologue américain Theodore Roszak, qui l’utilise en 1969 pour décrire les différents mouvements sociaux et culturels des années 1960. Ces mouvements ont en grande majorité des idéaux progressistes, voire révolutionnaires. Bien que la notion de contre-culture soit depuis sa création fortement associée aux années 1960, certains chercheurs ont progressivement commencé à l’étendre et à la complexifier.
Lors de la rédaction de mon mémoire de master 2, j’ai identifié certains facteurs communs aux contre- cultures  que  j’ai  eu  l’occasion  d’étudier :  premièrement,  elles  émergent  systématiquement  d’un contexte de crise, que celle-ci soit d’ordre moral, spirituel, ou politique. Deuxièmement, elles sont l’expression d’un besoin américain fondamental, celui de l’utopie. Enfin, en réponse à ce contexte de crise et à ce besoin d’utopie, les mouvements contre-culturels aspirent à une (r)évolution des mœurs et des esprits, quête qui passe souvent par un anticonformisme exacerbé (rébellion et rejet des tabous).

Une des questions centrales que soulèvera ma thèse et l’étude d’un mouvement tel que l’alt-right concernera donc la définition et la notion même de contre-culture : cette dernière est-elle par essence un mouvement progressiste, avant-gardiste (comme ont pu l’être les transcendentalistes ou la Beat Generation) ou de masse (comme les mouvements des années 1960), et/ou à caractère révolutionnaire, ou peut-elle inclure des mouvements conservateurs et réactionnaires ?

Les différents mouvements qui composent l’alt-right se regroupent principalement autour d’un nationalisme blanc (rejet de l’immigration et du multiculturalisme, intérêt pour les questions d’identité raciale) et d’un fort rejet des courants dominants de la politique et de la société américaine : l’alt-right condamne ainsi tant la gauche dite régressive que la droite traditionnelle. Elle voit la source de la majorité des maux des Etats-Unis dans une société qu’elle affirme biaisée en faveur des valeurs libérales et progressistes (le « liberal bias »). Il s’agit d’une des théories principales rassemblant les différentes mouvances de l’alt-right : la société américaine, et par extension ses institutions (école, université, médias de masse, partis politiques traditionnels), aurait pris un tournant progressiste, notamment à cause de l’influence des mouvements contre-culturels des années 1960s, et la tendance dominante serait au libéralisme, dont un des symptômes les plus néfastes d’après les supporters de l’alt-right serait l’omniprésence du politiquement correct, un phénomène parfois inclus dans une théorie du complot récurrente dans les médias alt-right, la théorie dite du marxisme culturel. L’alt- right s’oppose par extension à tout ce que défend l’establishment libéral, en particulier le globalisme ou l’élitisme. On peut également considérer l’alt-right comme un contrecoup des diverses avancées sociales du vingtième siècle aux Etats-Unis, que ce mouvement politique considère dans la majorité des cas comme des régressions, plutôt que comme du progrès.

Rejetant  les  « mainstream  media, »  l’alt-right  s’est  par  conséquent  formée  en  grande  partie  sur internet, un média jugé bien plus libre et offrant à la fois la possibilité d’une grande diversité de
pensées et de formats (sites traditionnels, sites d’information, blogs, forums), et la perspective d’un public extrêmement étendu. Il me faudra m’interroger sur les conséquences d’une pluralité de cette
ampleur.

A l’instar de la contre-culture hippie dans les années 1960, l’alt-right a rapidement su s’adapter aux nouvelles technologies, et maîtriser les nouveaux codes et modes d’expression présents en ligne, en particulier les mèmes internet, ces courtes phrases ou images véhiculant, généralement avec humour, une idée ou un concept. Ma thèse visera ainsi également à déterminer dans quelle mesure la notoriété et le succès de l’alt-right sont liés à une habile utilisation des ressources offertes par internet par des groupes qui y ont vu le jour, et/ou à un rejet d’une partie des citoyens américains du supposé biais libéral évoqué plus haut. Je me demanderai aussi si ce succès peut être attribué au succès culturel de la gauche et au progrès social aux Etats-Unis dans les deux dernières. Ce succès culturel des idées libérales aurait ainsi laissé un vide dans la tradition anti-establishment américaine, vide dont l’alt-right aurait profité pour se présenter comme la nouvelle forme de contestation. On s’interrogera donc sur l’idée d’une passation de la rébellion, de la gauche, berceau traditionnel des élans contre-culturels, à la droite.