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Martin Berny

Résumé de thèse

Misfit Blues: Les figures de misfits dans le cinéma & la littérature américaine

Les traditions  littéraires  et cinématographiques  américaines  mettent  en évidence  une figure ductile   qui  sous   ses  différentes   formes   contribue   à  restituer   une  vision   plus  vive  du  mythe anticonformiste  américain.  Cette  figure  du  misfit  condense  à  elle  seule  une  série  d’interrogations propres aux États-Unis – notamment au sujet de l’individu et de son rapport problématique à la société qui  trouve  peut-être  son  origine  dans  cette  représentation  de  la  sauvagerie  indomptable  qui  fut  le terreau de l’établissement politico-géographique du pays. Des figures centrales parmi lesquelles Jack London, Woody Guthrie ou John Steinbeck permettent de parcourir cette route qui conduit du rapport essentiel de l’être humain à la Nature jusqu’à la civilisation et ses limites.

Des thèmes proprement américains seront ainsi passés en revue. La poursuite de la liberté, soutenue par un conflit entre mobilité et enfermement, les protagonistes cherchant à échapper au cloisonnement  psychologique  par la recherche  d’un  espace  concret  ou imaginaire  où projeter  leurs tensions  intérieures.  La Nature  ou le wilderness,  l’accession  à la maturité  (manhood),  le mythe  du vagabond, du voyage et de la route, et la conquête – parfois métaphorique  – de territoires inexplorés, évoquent  la tentative  de maîtrise d’un destin, la remise en question  de l’individualisme  forcené, des temps modernes et du conformisme. Les notions d’espace et de frontière mises en évidence depuis les premières  explorations  de l’Ouest  légendaire  jusqu’à  la « nouvelle  frontière  » de Kennedy  projetée dans  l’espace  le  plus  extrinsèque  poussent  à s’interroger  sur  ce  qui  a pu  changer  ou  non  dans  le discours politique américain au fil des décennies au sujet de la structuration idéelle de la société.

Selon  un point  de vue d’ordre  finaliste,  la quête  de liberté  de ces personnages  a pour but d’établir les limites de l’espace identitaire du pays. En nourrissant une critique plus ou moins explicite du  contexte  social  et  des  déterminismes  multiples  qu’il  impose,  les  misfits  indiquent  les  motifs jusqu’alors  inconscients  de  l’ordre  dominant.  C’est  que  l’on  peut  dès  lors  se  demander  de  quelle manière le misfit participe activement à la production d’une société normalisée et quelle est la mesure de son utilité sociale. Son acte de révolte, ses transgressions  des règles établies et du conformisme ne sont pas en soi une négation des limites, mais en constituent un dépassement par lequel la norme est complétée.   C’est  ainsi  que  l’on  peut  identifier   un  processus   d’individuation   qui  voit  le  sujet s’émanciper du centre de la société pour ultimement y revenir de façon oblique, de gré ou de force, en une centration décentrée.

Un mouvement oscillatoire entre terre et ciel se situe ici à la lisière des genres, souvent entre réalisme  et  naturalisme  d’inspiration  factuelle  ou  historique  d’une  part,  et  tendance  fantastique  et imaginaire de l’autre. Cette réflexion sur la création littéraire ou cinématographique  permet de trouver dans la métaphorisation d’interrogations parfois ontologiques ou métaphysiques en apparence l’interprétation d’un contexte social et humain tout à fait concret. Cette hybridité créatrice est à trouver jusque dans l’art typiquement américain du début du XXe siècle qui vit l’immixtion du surréalisme et de l’abstraction au sein du réalisme chtonien lors des années de la Grande Dépression.
Si les questions d’esthétique  ne peuvent bien évidemment  être séparées de leur dimension  éthique et morale, c’est en plus que le fondement philosophique de cet archétype singulier est à replacer dans un climat  d’échange  dynamique  entre  Europe  et États-Unis.  Si l’étendue  sauvage  du pays  fut d’abord envisagée par opposition à l’Ancien Monde, pour s’affranchir de son influence, c’est avec Thoreau et surtout  Emerson   que  naît  l’idée  d’une  tradition  de  pensée  purement   américaine.   La  recherche renouvelée  de  la  psychologie  des  personnages  marque  également  un  retour  à des  questionnements centrés sur la conscience de soi, de ce qui fonde le ressenti d’identité personnelle, depuis les premiers instants  de la psychanalyse  et le courant  pragmatique  de William  James jusqu’aux  méthodes  de jeu d’acteur les plus modernes.

Par  la  singularité  d’une  approche  à  la  fois  interdisciplinaire  visant  à  dégager  la  plus  large  vision possible de la figure du misfit et du fonctionnement de la société américaine dans son ensemble – avec une attention particulière portée aux arts plastiques, à la musique et à l’appui des champs philosophique, psychanalytique ou anthropologique – et une perspective analytique affinée par le regard spécifique des études cinématographiques,  il s’agira de parcourir un corpus de films et d’œuvres littéraires cohérent : par exemple Into the Wild de Jon Krakauer, récit de journalisme  littéraire imprégné de l’héritage de Jack   London,   la   condition   africaine-américaine   dans   l’œuvre   de   Richard   Wright,   le   western révisionniste de Jim Jarmusch Dead Man ou encore la filmographie récente d’un cinéaste indépendant contemporain comme Paul Thomas Anderson.